Le paysage énergétique en 2014

La baisse du prix du brut est l’événement majeur de cette année 2014. Quelles en sont les causes et les conséquences ? Tour d’horizon du paysage énergétique mondial avec Helle Kristoffersen, Directrice de la Stratégie et de l’Intelligence économique de Total.

Prix du Brent

Pourquoi la chute du prix du baril ?

Après trois années de stabilité des prix à un niveau élevé autour de 110 $ par baril, le prix du Brent a chuté d’environ 50% entre mi-juin 2014 et début 2015.

"La chute du prix du brut est liée à deux éléments : d’une part, une révision à la baisse des prévisions de demande pour l’année 2014 et d’autre part une abondance d’offre. Les évolutions de la demande dépendent directement de la croissance économique, qui a été moins vigoureuse que prévu en 2014, notamment en Europe et en Chine. Côté offre, on assiste à un essor spectaculaire des productions américaines, tirées par la révolution du tight oil. C’est simple, en 2014 les États-Unis sont devenus le premier producteur mondial de liquides devant l’Arabie saoudite, avec 11,6 Mb/j. Cet excédent d’offre sur la demande est devenu manifeste pendant l’été 2014. C’est pourquoi la décision des pays de l’OPEP, en novembre 2014, de maintenir leurs quotas de production a renforcé le mouvement de baisse des prix. Face à cette nouvelle concurrence, l’OPEP choisit en effet de préserver ses parts de marché.

Notre industrie connaît en fait un retour du cycle du prix du pétrole qui n’est pas inhabituel : les prix élevés du brut entre 2011 et 2014 ont attiré beaucoup de nouveaux investissements et ont fini par provoquer un déséquilibre entre l’offre et la demande. Compte tenu des prix bas actuels, les producteurs de pétrole vont retarder ou renoncer au démarrage de nouveaux projets et l’excès d’offre va se résorber peu à peu, ce qui fera remonter progressivement les prix. Les équilibres de long terme justifient à priori un prix du pétrole plus élevé que celui observé actuellement : le déclin naturel des champs pétroliers exige le développement de près de 50 Mb/j de productions nouvelles d’ici 2030 pour répondre à la demande. Il va falloir investir pour mettre ces barils en production, ce qui suppose un niveau de prix adéquat. Selon nos estimations, les projets marginaux nécessaires au bouclage de l’offre et de la demande à long terme ne seront rentables qu’à des niveaux de prix significativement supérieurs aux 60 $ environ actuels."

Évolution du prix du pétrole Brent depuis 2007 (en dollars par baril)

Évolution du prix du pétrole brent depuis 20017
Quelques chiffres indicatifs de cette évolution entre 2007 et 2015 :

  • 11 juillet 2008 : 143,77$ le baril
  • 24 décembre 2008 : 33,58$ le baril
  • 8 mars 2012 : 128,22$ le baril
  • 13 janvier 2015 : 45,25$ le baril

Gaz naturel

Comment évolue la demande de gaz naturel ?

En Europe, la demande de gaz naturel est au plus bas alors qu’elle croît ailleurs dans le monde.

"Plusieurs facteurs expliquent la faiblesse de la demande de gaz en Europe depuis trois ans : l’activité industrielle a été moins dynamique et les deux derniers hivers ont été relativement doux. À cela s’ajoute aussi la baisse d’utilisation du gaz pour la génération électrique. Il y a là aujourd’hui un paradoxe en Europe : malgré une feuille de route volontariste en matière d’émissions de CO2, la consommation de gaz naturel baisse depuis 2010 de près de 5% par an, en partie remplacée par les énergies renouvelables mais aussi au profit du charbon qui est deux fois plus émetteur de CO2. À moyen terme, cette progression du charbon ne semble cependant pas pérenne, en raison des nouvelles directives européennes limitant l’utilisation des centrales électriques les plus polluantes.

Hors d’Europe, nous restons optimistes sur le rôle du gaz naturel. En Amérique du Nord, la révolution du schiste permet au gaz de gagner des parts de marché. Le marché asiatique est très dynamique, de même que celui du Moyen-Orient ou de l’Amérique latine. C’est très visible pour le GNL (gaz naturel liquéfié) : l’Asie a d’ailleurs attiré les volumes de GNL libérés par la baisse de la consommation en Europe. Le démarrage de nombreux projets de GNL en Australie puis aux États-Unis devrait contribuer à accroître l’approvisionnement du marché et soutenir ainsi la croissance de la demande de gaz. Avec deux ou trois trimestres de retard, la baisse des prix du brut va commencer à avoir un impact sur le prix des contrats de GNL indexés sur le pétrole. D’un côté, cela améliorera leur compétitivité et favorisera le choix du gaz par rapport au charbon ou au fioul. D’un autre côté, cette évolution pourrait retarder les investissements à venir pour développer de nouvelles capacités de GNL. On retrouverait alors les effets de cycle décrits précédemment."

Énergies renouvelables

Quel impact sur l’attractivité des renouvelables ?

Les investissements en solaire photovoltaïque (PV) repartent en 2014.

"Les investissements mondiaux de capacité solaire PV ont fortement rebondi l’an dernier d’un peu plus de 25%, regagnant ainsi la quasi-totalité du terrain perdu en 2012 et 2013 (respectivement -7% et -18%). La baisse des coûts de production observée de 2011 à 2013, suivie d’une stabilisation en 2014, a un impact favorable sur les investissements en solaire PV. Globalement, on observe que le solaire devient de plus en plus compétitif, en premier lieu dans les régions du monde où le besoin en électricité correspond aux heures où les panneaux photovoltaïques sont les plus productifs. En effet, sans stockage de l’électricité, l’énergie solaire n’est adaptée que pour des utilisations comme la climatisation, où le maximum de demande arrive précisément durant l’été et en milieu de journée. C’est le cas dans des régions comme la Californie, le Moyen-Orient, certaines zones de l’Amérique du Sud ou de l’Asie, mais peu en Europe. C’est sans doute pourquoi le potentiel de croissance du solaire se déplace aujourd’hui vers d’autres zones que l’Europe."

Quel impact du prix du brut sur les biocarburants ?

"La baisse du prix des carburants pourrait freiner le développement des biocarburants là où l’éthanol est en concurrence frontale avec l’essence. C’est le cas par exemple aujourd’hui au Brésil où l’essence peu taxée profite pleinement de la baisse des prix du brut. Dans d’autres zones, comme l’Europe, la demande reste dans tous les cas soutenue par les obligations d’incorporation de bases bio-sourcées dans les carburants. L’impact de la baisse du prix sera donc limité."

L'efficacité énergétique

Le mouvement vers plus d’efficacité énergétique devrait se poursuivre en dépit de la baisse des prix du pétrole.

"Aujourd’hui, contribuer à l’efficacité énergétique fait partie intégrante de notre métier. Ces gains d’efficacité sont essentiels pour répondre au double enjeu de la croissance des besoins en énergie dans le monde et de la lutte contre le changement climatique.
Le secteur du transport automobile illustre de manière exemplaire les efforts importants dans ce domaine, partout dans le monde. Le développement de l’hybridation et l’amélioration des technologies de moteur à explosion permettent d’attendre en Europe la réalisation de l’objectif de 95 g CO2/km en 2020/2021, ce qui paraissait encore hors d’atteinte il y a 5 ans. La Chine prend aussi cette voie avec des contraintes d’émissions plus fortes que celles des États-Unis : il y a donc un mouvement mondial, qui permettra de développer la mobilité individuelle mais aussi de limiter l’impact en termes de consommation d’énergie."